II- Une esthétique afro-américaine.
A- Langage "jazzistique".
Contrairement à une idée fort répandue, le musicien de Jazz ne doit pas forcément instaurer un langage nouveau. Le Jazz s'est transformé et il faut qu'il se transforme sous peine de devenir exsangue. Il s'agit pour le musicien de faire une oeuvre nouvelle, autre que celle d'hier.
Cela dit, il serait erroné de croire que chaque évolution du Jazz consigne l'oubli des formes anciennes. Au contraire. Le musicien de Jazz inscrit toujours sa démarche en lien avec la mémoire de cette musique, voire l'ensemble de la musique noire. C'est ainsi que le batteur Marvin Smith, dit "Smitty", parlait "d'embrasser tout le spectre de la musique américaine, de réaliser une synthèse des styles (...); puis de créer quelque chose de nouveau." Toute l'histoire du Jazz confirme, en fait, cette réalité. Dès le début des années cinquante, le courant "be-bop" puisait dans des formes (gospel, blues) ou de tournures classiques (accords "churchy"). Le Free-Jazz a lui-même abondamment accueilli l'ensemble du Jazz.
Mais, on doit convenir qu'il est toujours possible de se forger son identité musicienne en tant que Jazzman. L'objectif affirmé de tout instrumentaliste est d'inventer de nouveaux discours musicaux, de créer une musique originale par l'écriture de nouveaux morceaux; par la réecriture rythmique de standards du passé; par le choix de sonorités nouvelles, grâce à l'utilisation différente d'un instrument.
La mélodie et son interprétation sont considérées comme secondaires; l'essentiel de l'énergie étant consacré aux moments d'improvisation, à l'écriture de compositions ou d'arrangements. La mélodie servira à clore ce moment d'improvisation collective, à mettre en relief sa qualité. Mais, c'est par l'originalité rythmique, harmonique ou sonore que les instrumentalistes disent atteindre plaisir et émotion du public. Dès lors, une bonne maîtrise de l'instrument et une relative virtuosité permettent seules au musicien de s'exprimer. De même, posséder une culture Jazz solide protège contre le risque de répéter ce qui a été déjà fait, de jouer des clichés. Ce niveau musical permet de s'amuser avec le répertoire et d'en créer un nouveau en toute liberté.
Par ailleurs, chanter suppose d'interpréter des thèmes, des mots que portent les mélodies et de raconter des histoires au public. Le travail musical est mis au service d'un texte qui raconte, qui est le support des émotions. En effet, les musiciens de Jazz, dans leur grande diversité, partagent les mêmes idéaux musicaux. Le Jazz est associé à une recherche de liberté, d'émotion et d'authenticité. La musique jouée correspond à une volonté permanente de liberté. Ce que l'homme veut dépasser dans le Jazz, c'est son aliénation, son humiliation. La liberté qu'il réclame que la musique demander, est la liberté d'exister en tant qu'artiste. Amiri Baraka, écrivain afro-américain, a déclaré que: "L'omniprésent appel à la libération- Free jazz, freedom now: We insist! Let freedom ring, Freedom Jazz Dance...-témoigne de ce sentiment, de cette tentative pour jouer et être (...) La liberté est et sera la philosophie, l'esthétique et le coeur social des Afro-américain". Duke Ellington a affirmé, pour sa part, que le "Jazz est liberté. Liberté de jouer toutes choses. Et la liberté est un mot qui a fondé notre pays."
Au demeurant, le jazz est également un art de la Vérité. Comme l'a affirmé Art Blakey, l'un des précurseurs du be-bop: "Si en frappant le tambour, vous atteignez l'âme humaine, l'assistance saure reconnaître la vérité dans ce que vous exprimez (...) La chose la plus importante est la vérité d'un authentique sens de la vie et d'apprendre à exprimer cela à travers l'art."
Le discours jazzistique possède ainsi aussi bien le niveau de narration (l'histoire en elle-même) que le niveau poético-métaphorique. Du reste, le Jazz est basé sur deux types de significations: le premier est strictement musical et sa référence se développe à l'intérieur d'un contexte social bien déterminé. Le Jazz possède, en effet, de nombreux sens référentiels, de nombreuses valeurs connotatives, qui varieront selon les différentes façons dont il se manifeste dans le discours, dans les valeurs culturelles dominantes.
Enfin, un autre aspect à développer est delui de l'oralité. Cette musique afro-américaine a toujours été une réponse contre la technologie et les sons électroniques, une tentative pour maintenir les expériences et les enseignements de la tradition. C'est essentiellement une musique acoustique, qui comme d'autres musiques traditionnelles (par exemple, le Flamenco) trouve son essence dans la notion de tribu, de patrie, de famille; ce qui permet la transmission de la connaissance grâce à l'oralité.
B- Des notes de "Gospel" et de "Blues"
Les origines véritables du Jazz se trouvent donc dans la musique des esclaves noirs. Cette musique était sacrée. Les chants qu'on appelle "Spirituals" sont nés au sein de l'Eglise invisible, chantés par des Africains qui se rencontraient dans des lieux secrets pour prier Dieu, de façon à ce que leur propriétaire ne s'en aperçoive pas.
Les chants spirituals avaient pour thème central la souffrance. On y dénotait une misère profonde, mais aussi une grande espérance. En fait, les sonorités sont les mêmes pour les genres sacrés et profanes.Les spirituals et le jazz commencent avec une profonde misère, la servitude du péché et terminent avec un grand espoir, la gloire de l'évangile. De nos jours, l'Eglise utilise le Jazz, en prenant ses ingrédients, des mélodies, pour les arranger en des chants d'adoration et de confession. Duke Ellington a écrit des concerts sacrés, comme par exemple "Come Sunday", "Heaven" ou "The Lord's Prayer". Mary Lou Williams, pianiste féministe du Jazz, a également écrit une messe, rythmée de Gospel avec une atmosphère de Jazz.
En outre, Louis Armstrong, Hank Jones, Cyrus Chestnut, etc. ont modelé les "Spirituals" et la musique "Gospel" en musique de Jazz. Dizzie Gillespie a noté, à cet égard: "Comme pour la plus part des musiciens noirs, ma première source d'inspiration rythmique et mélodique fut religieuse. L'Eglise sanctifiée a eu sur moi une influence déterminante, comme plus tard sur James Brown ou Ray Charles."
Au regard de l'influence du Blues sur le Jazz, force est de constater que celui-ci ne peut exister sans celui-là. Les Jazzmen Jelly Roll Morton, King Oliver et Louis Armstrong ont fait du Blues une base de leurs créations. Le Blues est issu des chants de travail (worksongs). Ce sont de simples mélopées, que les esclaves chantaient pour alléger leurs journées de travail forcé et rythmer ainsi leur travail. Ces chants reposaient sur un principe "phrase-réponse", d'origine africaine, rassemblant l'énergie du travailleur. La structure du Blues est fonction de trois accords, qui s'appuient chacun sur un degré bien déterminé (une note) d'une gamme de base (en DO, en LA, en FA, etc.). Ils se succèdent et se répètent selon un ordre immuable.
Si le Blues est une structure musicale parmi d'autres au sein du Jazz, il est aussi un état d'esprit très présent dans le Jazz en général. Ce qui a conduit un critique américain, Leonord Feather, à affirmer: "Le Blues est l'essence du Jazz, et le simple fait d'être sensible au Blues indique qu'on l'est à l'art."
L'influence du Blues sur le Jazz est tellement patente que l'on a vu poindre un nouveau style musical, qui combine les deux, à savoir le "Jazz-Blues". Ce styke puise ses racines dans le blues, mais incorpore les rythmes et mélodies du Jazz. Les principaux artistes de ce style sont le pianiste More Allisson, le guitariste Lonnie Johnson ou encore le pianiste Ray Charles.
lundi 27 juillet 2009
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